Le 25 août 1958, qui marque une étape importante du combat de l’émigration, mérite de sortir de l’oubli où il se trouve injustement confiné.(*) Lorsque le Comité de coordination et d’exécution (CCE), organe suprême du FLN, désigne en mai 1957 Omar Boudaoud responsable de la Fédération de France, il l’investit de certaines missions, en particulier celle de créer, dès que les circonstances le permettraient, un climat d’insécurité en France. L’objectif était de contraindre le gouvernement à y maintenir le maximum de troupes, ce qui allégerait d’autant le dispositif de guerre pesant sur l’ALN en Algérie. Il convenait donc de forger l’outil capable de mener en territoire hostile ce combat d’un genre nouveau. Dès la formation des premières cellules FLN, il s’avéra nécessaire de créer des groupes de « choc », particulièrement chargés de l’autodéfense, sous la responsabilité d’Ahmed Doum puis d’Abdelkrim Souici. Mais à cette époque, l’audience restreinte du Front au sein de l’émigration et ses maigres effectifs limitaient leur action et les contraignaient à un rôle purement défensif. Avec l’évolution de la lutte, il parut nécessaire de réunir les groupes décidés et aguerris sous une seule autorité afin de donner à cette structure nouvelle plus de liberté de manœuvre, de rapidité dans l’action et d’efficacité offensive.
C’est ainsi qu’en ce mois de juillet 1958, dans un village de la banlieue de Cologne, sur la rive droite du Rhin, l’auberge des « Falken »(1) abritait une réunion du comité fédéral et des chefs des quatre Wilayas du FLN en France. Le comité élargi estime que le FLN est arrivé à installer sur le territoire français une organisation politico-administrative et paramilitaire telle qu’il peut envisager le passage à une forme supérieure du combat. A cet effet, Boudaoud rappelle qu’il est investi d’une mission précise qui inclut, parmi les directives données par Abbane Ramdane, celle d’ouvrir en France et au moment opportun un second front. Le but : élargir le champ du combat, contraignant ainsi le gouvernement français à accroître ses dépenses militaires et son budget de répression, pour rendre sa politique impopulaire, et disperser ses forces, ce qui soulagerait d’autant les maquis. Les participants se donnent alors un mois de délai pour préparer, chacun dans son domaine, l’action envisagée. Levant la séance le 25 juillet, ils fixent le déclenchement au 25 août 1958 à 0 h(2). Et chacun prend le chemin du retour vers sa circonscription.
Quel en est le bilan exact ?
Dans la région parisienne, les commandos, sous les ordres directs de Mohand Ouramdan Saâdaoui et Mohammed Mezrara, dit Hamada, passent à l’attaque. A 2 h 05, l’annexe de la préfecture de police, 66 boulevard de l’Hôpital à Paris est mitraillée, sur les quatre policiers de garde, trois sont tués, le quatrième grièvement atteint. Les hommes pénètrent dans les lieux, allument des bidons d’essence. L’incendie fait diversion et l’épais nuage de fumée qui s’en dégage va protéger leur fuite. Menée par Diafi et Messerli, l’action aura permis la prise d’un pistolet-mitrailleur 38 et d’un pistolet automatique de 9 mm. Le commissariat du XIIIe arrondissement est arrosé de rafales de mitraillettes. Quai de la Gare, un dépôt d’essence touché. La cartoucherie de Vincennes est visée. On se propose de la faire sauter. L’attaque, dirigée par Larbi Hamidi, dit Amar, a lieu à 3 h du matin. Mais des policiers alertés quelque temps auparavant patrouillent. Elle se solde par une intense fusillade : un policier tué, plusieurs blessés et du côté FLN, deux tués et huit blessés. Des dépôts de pétrole à Gennevilliers et à Vitry sont incendiés. Toujours aussi visés, mais sans succès, un hangar à l’aéroport du Bourget ainsi qu’une usine à Villejuif.
Le sens réel du 25 août 1958
Evidemment, il n’était pas question et le FLN n’en a jamais eu les moyens de soumettre tous les soirs le territoire français à une nuit du 25 août. C’était simplement une bataille au cours d’une guerre de plus de sept ans. Il est certain, toutefois, que ce n’est pas ce « risque d’essoufflement » qui, « reconnu même par les membres les plus intransigeants du GPRA », les aurait ralliés à une décision d’arrêter les opérations militaires en France. Le Comité fédéral n’a jamais reçu d’ordre daté du 27 septembre lui enjoignant de « faire cesser les agressions »(16). Après une offensive de quelques semaines, le but fixé par la fédération paraissait relativement bien atteint. Quoi qu’il en soit, retenons cette date du 27, puisque des bilans officiels ont été établis jusque-là. Entre le 21 août et le 27 septembre, ont été dénombrés 56 sabotages et 242 attaques contre 181 objectifs. Les opérations ont fait 188 blessés et 82 morts. Nombreux ont été les militants blessés et tués les armes à la main, déchiquetés par leurs engins, abattus par les forces de répression ou assassinés sous la « question ». C’est pourquoi, tout en dressant un constat positif, mais amer, pensant à toutes ces morts gratuites, fruits vénéneux du mépris de certains hommes persévérant à en maintenir d’autres sous le joug, le Comité fédéral aurait voulu espérer que cette bataille fût la dernière, abandonner les bombes inutiles au plus profond d’un étang sans poissons, et dire avec le poète : La grenade a son temps mais le temps des cerises, celui que je préfère est encore celui-là(17). Hélas, de Gaulle refuse le rameau d’olivier tendu le 28 septembre par le GPRA qui propose « une négociation sans préalable ». Comme en Algérie, en France la grenade allait encore éclater. Il n’y avait pas d’autre choix. En août 1958, les cerisiers n’avaient pas encore fleuri.